C’est tout moi !

 

NON ! 11 novembre, 2015

Classé dans : NON — Barbara @ 19:10

Elle se dit qu’au moins, elle n’a pas froid. Un temps magnifique, un beau soleil, pour un peu, elle aurait presque chaud. Un petit coup de bol, c’est toujours ça de pris. Sauf que non, ce n’est pas un petit coup de bol, et d’ailleurs, ça l’énerve. Parce qu’on est en novembre. En France. Même pas dans le midi, hein. Disons le midi moins le quart, comme son père disait. Alors non, elle ne trouve pas ça top, de ne pas avoir froid quand on fait le pied de grue dehors, un samedi après-midi, presque à la mi-novembre, en France. Parce que cela prouve à ses yeux dans quelle merde on est tous. Ce matin encore, elle a pesté contre les présentateurs de la météo qui annonçaient avec le sourire du ravi de la crèche ce temps magnifique prévu pour la journée. Et de montrer les images des gens qui se baignent sur la côte basque. Elle les a traités de connards, ces présentateurs. Pas comme ça que les gens vont prendre conscience qu’il est temps « de se sortir les doigts du cul » (ce n’est pas une expression de son invention, mais elle l’utilise si souvent en ce moment qu’elle l’a comme qui dirait adoptée).

Elle a posté ce mouvement d’humeur sur son face book. C’est sa petite manie, ça, poster ses mouvements d’humeurs, ses bons mots (elle adore et pratique l’humour noir et grinçant), les âneries qu’elle décèle à la télé, ses coups de cœur, ses coups de gueule. Bon, rien d’exceptionnel à cela : tant de gens le font. Certaines de ses saillies finissent sur twitter, aussi. Elle se rend bien compte que c’est vain, que l’histoire n’en avancera pas pour autant, mais elle le fait. Pour que ça sorte. « Pet retenu, furoncle au cul », faisait-elle dire à l’un de ses personnages – oui, elle a aussi donné dans le jeu de rôle sur le net, fut un temps. Elle sait que c’est vain. Elle sent pourtant le potentiel de ces réseaux que l’on dit sociaux, elle sait qu’il suffit d’une étincelle pour les enflammer. Dans le bon sens du terme comme dans le mauvais. Elle voit les catastrophes, celles qui sont déjà là et celles qui s’annoncent. Elle voit l’inertie, voire l’inaction volontaire, des décideurs que sont les politiques, les médias, les friqués. Elle sait que seul un large mouvement populaire peut faire basculer les choses. Mais elle constate aussi que la société moderne a créé des monstres d’égoïsme, que la peur de tout perdre ont mis des écailles sur les yeux des gens, que personne ne bouge parce que personne ne sent directement concerné – du moins, tant qu’ils ne prennent pas la réalité en pleine face. Elle fulmine, elle enrage, elle se sent impuissante. Elle, toute seule, que pourrait-elle faire ? Elle se sent toute petite. Inutile. Elle se déteste parfois d’avoir conscience des enjeux, de ce qui se passe, et de ne rien faire. Elle a proposé à ses contacts, il y a quelque temps – un an ou deux, environ – de se mettre d’accord sur un jour et une heure, chaque semaine, où ils iraient, chacun devant sa mairie, avec un panneau marquant le refus. La mairie, parce que chaque ville, chaque village en a une. On lui a répondu que ça ne changerait rien, que deux pelés et trois tondus devant une mairie, cela n’aurait aucun impact. On lui a répondu « pourquoi faire ? ». Alors, elle s’est découragée. Pourquoi faire, en effet.

Et puis, les colères rentrées, les rages impuissantes, se sont accumulées jour après jour. Patiemment. Comme la poussière. Et puis il y a eu le 7 janvier 2015. Une blessure qui ne veut pas guérir. Une pensée douloureuse qui vient la cueillir sans crier gare, même au creux des meilleurs moments. Elle a beau se dire que c’est très con, de se sentir ainsi pour des gens qu’elle n’a pas connus personnellement, ce jour fait écho et elle n’y peut rien. Et puis, sa propre situation se complique et vient renforcer sa colère. Parfois, elle pense à ces barrages, qui supportent la pression de l’eau. On ne détecte pas cette petite fissure, là-bas, tout au fond. Et un beau jour, l’eau faisant son œuvre, tout s’enchaîne.

C’est pour ça que cet après-midi, elle est sortie de chez elle avec son panneau à la main. Elle est montée dans sa voiture, s’est garée non loin de la mairie de sa ville, a levé son panneau au-dessus de sa tête pour aller rejoindre le parvis dont elle ne bouge pas. A ses pieds, un panier où elle a posé quelques photocopies – un tiers de page – de… Elle ne sait pas trop. Un manifeste ? En tout cas, les raisons pour lesquelles elle est là. Elle se dit qu’avec un peu de chance, les gens seront interpelés par son panneau, voudront comprendre : ils n’auront qu’à se servir dans le panier. Que, peut-être, ils rejoindront ce… Ce quoi ? Ce mouvement ? Moui. Disons cela, ce mouvement. Quinze heures.  A seize heures, elle partira. Et dans une semaine, elle recommencera. Pour le moment, elle se contente de se tenir là, debout, l’air aussi impassible qu’il lui est permis. Non sans se demander quelle sera à terme la réaction de la mairie. Pas tout de suite, le bâtiment est vide. Mais à force ? Bah, elle avisera. Tiens, voici un quidam qui la regarde, perplexe. Le panier doit lui faire penser qu’elle mendie, le panneau dit qu’il s’agit d’autre chose. Le regard de l’homme ne rencontre pas le sien. On ne sait jamais, avec ces mendiants (qu’elle est peut-être). On a peur de se faire interpeler, alors on regarde partout, sauf vers leurs yeux, n’est-ce pas. Tant pis pour lui : malgré sa prudence, elle va lui parler. D’abord un sourire engageant.

- Bonjour !

Il répond, incertain. On dirait un lapin pris dans des phares.

- Vous vous demandez ce que je fais là ?

- Ben… Oui, un peu.

Elle attrape son panier et le lui tend.

- Tout est écrit là-dessus. Servez-vous.

Il se saisit d’un papier et entame sa lecture.

Je n’en peux plus. Je dis stop.

Stop à la violence.

Violence économique. Qu’on travaille ou non, on ne peut plus vivre. On ne vaut plus rien. Le peu qu’on a, on nous le prend, et ce qu’on n’a pas, on refuse de nous le donner. Les pauvres crèvent dans l’indifférence générale. Assez de cela.

Violence écologique. Pesticides, engrais, perturbateurs endocriniens, polluants, changement climatique, malbouffe, gabegie énergétique. J’en passe. On se regarde crever à petit feu, et on ne fait rien, parce qu’on pense à l’immédiat au lieu de penser à l’avenir. Assez de cela.

Violence sociale. On nous dresse les uns contre les autres. Précaires, chômeurs, pauvres, contre les travailleurs. Jeunes contre vieux. Laïcs contre croyants. Certains croyants contre d’autres croyants. Gauche contre droite. Nous sommes sur le Titanic, et nous occupons notre temps à nous rentrer dedans mutuellement. Ceux qui manœuvrent dans ce sens le font pour avoir le champ libre. Assez de cela.

Violence psychologique. On a peur. De tout. De parler. De se taire. D’agir. De ne rien faire. De l’avenir. Du présent. Du passé qui pourrait refaire surface. De rire. De vivre. Assez de cela.

Violence démocratique. On vote pour des gens qui ne nous écoutent ni ne nous respectent, qui ne tiennent pas leurs promesses, qui n’appliquent pas les résultats d’un referendum. On vote pour rien, puisque les décisions ne se prennent plus au sein des instances gouvernementales, mais au sein des multinationales et des lobbies. Assez de cela.

Nous ne devons plus nous taire et subir. Nous devons nous faire entendre. Nous faire entendre comme je le fais ce jour, dans un silence assourdissant, parce que personne ne peut museler le silence. Nous devons nous rassembler, chaque semaine, à jour et date fixe, devant notre mairie, pendant une heure, en silence et juste armés d’un panneau et du présent texte. Rejoignez-moi dans ce mouvement. Devant votre mairie, chaque samedi, à quinze heures.

Le mot d’ordre ? « NON ! »

Voilà le mot d’ordre. Le seul en mesure de tout résumer.

Il a fini sa lecture. Sa perplexité demeure.

- C’est une manifestation ?

Elle regarde autour d’elle, amusée.

- A moi toute seule ? Non. C’est le début d’un mouvement populaire. Enfin, j’espère.

- Mais vous êtes toute seule à faire ça ? Enfin, toute seule en France ?

Elle sourit. Un sourire où se mêlent espoir et désenchantement.

- Toute seule pour le moment. Deux, si vous restez ici jusqu’à seize heures.

Elle le regarde. C’est comme si elle lisait le dialogue intérieur dans la tête de cet homme. A base de « qu’est-ce que je peux lui dire pour refuser sans être trop vache ? ». Elle a toujours marché à l’intuition, mais là, c’est tellement flagrant qu’elle n’a pas besoin d’utiliser ce super-pouvoir.

- Je ne peux pas rester, désolé.

Ah, manque d’inspiration, on dirait. Elle ne lui en veut pas. Enfin, si, un peu, mais elle n’en laisse rien paraître. Elle le salue poliment. Après tout, si ça se trouve, il va en parler autour de lui, et ça peut provoquer une réaction de curiosité. Il y aura peut-être des gens, la semaine prochaine, pour vérifier si elle est encore là. L’homme s’éloigne de quelques pas, revient vers elle en montrant le papier qu’il a toujours en main.

- Je peux le garder ?

- Bien sûr. Mais parlez-en, s’il vous plaît.

Il ressemble à un gamin au bord d’une piscine, qui se tâte pour sauter ou non. Ce serait presque amusant si elle ne sentait pas cette colère en elle, prête à bondir. Si elle s’écoutait, il entendrait parler du pays, et des conséquences de l’inaction. Mais elle se contient. Il ne porte pas sur lui la faute de tous les autres. Respire, ma grande, respire. Calme. Le type hésite encore, puis se lance soudain :

- Écoutez, vraiment, je ne sais pas. Ça me parle, tout ça, mais c’est… Enfin, c’est un peu bizarre. En tout cas, je vais y réfléchir.

De nouveau, elle sourit.

- Je n’en demande pas davantage. Merci.

Elle le regarde s’éloigner. Cet échange n’aura de toute façon pas été vain : d’autres passants les ont entendus et se sont arrêtés. « C’est la curiosité qui a tué le chat », pense-t-elle. Engageante, elle leur tend son panier.

 

 
 

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