Lettre ouverte aux yeux fermés et aux lèvres closes
Vendredi 5 juin 2009… Demain, cela fera soixante-cinq ans que des hommes auront foulé les plages normandes, que d’autres auront atterri plus à l’intérieur des terres. Des hommes jeunes, pour la plupart, connaissant les risques encourus. Des hommes qui n’ont malgré tout, pas hésité à risquer leur jeune vie.
Demain, un hommage va leur être rendu.
Sur toutes les grandes chaînes – et les moins grandes – dans tous les grands journaux – et les moins grands – des articles en parleront.
Et comme presque chaque année, certains seront oubliés. Ces hommes, nés en France ou ayant décidé de devenir Français, ces hommes qui, par leur refus de ce que la majorité avait accepté de façon plus ou moins passive, plus ou moins vile, ont réussi à eux seuls à sauver l’honneur de leur pays, et à faire en sorte qu’au jour de la victoire, la France ne figure pas parmi les perdants, aux côtés de l’Allemagne.
Parce que ces hommes et ces femmes, les uns au sein de leur pays, les autres en passant par l’Angleterre après plus ou moins de péripéties, parce que ces hommes et ces femmes ont pris tous les risques, la France, celle dont le gouvernement, la police, l’administration s’était mise au service de l’occupant, cette France-là, après la libération, a eu le droit de garder la tête haute et de faire oublier sa lourde part de responsabilité dans la sombre période de l’occupation.
Ces hommes, chaque année, on les oublie. Chaque année, l’on salue les Américains, les Anglais, principalement. C’est faire peu de cas, bien peu de cas, de tous les autres. Pardon si je parle davantage des Français du débarquement : c’est que mon père en faisait partie. Ce n’est pas par négligence que je mets moins l’accent sur les résistants français, ou sur les soldats d’autres pays qui étaient, eux aussi, présent lors du Débarquement.
Depuis toujours, je tire grande fierté de penser que mon père, du haut de ses 21 ans, sachant quels étaient les risques, n’a pas reculé. Depuis toujours, je tire grande fierté de savoir que le 6 juin 1944, il était sur la plage de Ouistreham, au sein du commando Kieffer.
Hélas, depuis toujours aussi, presque chaque année, je ressens une grande amertume de constater que ces Français sont les oubliés du Débarquement. Oh, certes, il y a des célébrations à Ouistreham, et les liens sont restés forts. Il n’y a qu’à voir le respect et l’émotion des gens qui ont la chance de rencontrer un Maurice Chauvet…
Mais peu, voire pas d’écho au niveau national. Régulièrement, je perçois les regards étonnés quand je parle de mon père, René Goujon, membre français du N° 4 Commando. Ces hommes que la France devrait honorer et placer au rang des héros, ces hommes sont mis de côté. Les commémorations officielles, celles qui se déroulent en grandes pompes, avec les honneurs des rediffusions, celles-ci se sont font presque systématiquement ailleurs qu’à Ouistreham.
C’est un tort, et c’est une honte. Le 6 juin 1944, c’est la libération qui a commencé. Mais c’est notamment à Ouistreham que la France a retrouvé le droit de parler d’honneur. A Ouistreham, et aux endroits où des Français, alors considérés par leur gouvernement comme des terroristes ou des traîtres, ont vécu le jour le plus long.
Ils étaient 177 à Ouistreham ; 177 Français dont le nom devrait entrer dans l’Histoire, celle que l’on écrit avec une majuscule.
Ne les oublions pas. Ne les oublions plus jamais.
Barbara Goujon
6 juin, 2009 à 0:08
Merci du partage d’informations. Amitiés sincères etc…
Quelques soient les gens, quelques soient les circonstances, le principal, selon moi est de diffuser au maximum, les souvenirs, les ressentis, les dits et les non-dits… Juste pour ne pas laisser la place à la “mémoire courte”.
6 juin, 2009 à 0:10
Après demain, la France et les Etats-Unis commémoreront le 65è anniversaire du débarquement de Normandie. Après demain, les anciens et toujours alliés se souviendront, avec toute la déférence, toute la sincérité -au-delà des opinions politiques des uns et des autres, gageons que ces moments du souvenir souffrent moins des hypocrisies du temps-, tous les remerciements que le sacrifice de ces hommes d’un autre temps, si loin, si proche, impose à qui sait ce que signifie se battre, encore et encore, pour cet idéal que nos mairies inscrivent en leurs frontons : LIBERTE.
Après demain, ces millions d’hommes, connus ou irrémédiablement anonymes, auront leur “moment”, c’est à dire que la communauté des hommes (et des femmes) d’aujourd’hui se verra un peu obligée, pour la meilleure des raisons, de penser à ceux et celles par lesquels l’une des pires monstruosités du siècle passé a fini par sombrer dans le gouffre de son propre cancer.
Après demain, ces hommes, ces femmes, plus jeunes à cette époque que je ne le suis aujourd’hui, éternellement jeunes, aurais-je envie d’ajouter, auront leur moment de reconnaissance, le méritant pour l’éternité.
Après demain, invité de prestige oblige, nous nous souviendrons plus que jamais de nos “frères” américains venus mourir pour prouver au monde entier, quelles ques soient les intentions politiques, stratégiques, militaires des “chefs” que ce mot là, LIBERTE, est plus qu’un simple poème, si émouvant soit-il, ils ont donné leur sang, leur vie, sur ces interminables et moroses plages de Normandie…
Après demain, qui se souviendra que des français “en étaient” ? Oh… Dans le bilan comptable de cette guerre de toutes les horreurs, ces 177 hommes du Commando Kieffer paraissent ne devoir pas peser bien lourd. Cyniquement, on pourrait même estimer que cette petite troupe ne mérite guère qu’on y consacre plus qu’une ligne dans le grand livre de la reconquête. D’aucuns, insupportables, enfonceront une fois de plus le clou infâme des “détails de l’histoire”.
Mais comment considérer une seule seconde que ce symbole de la France qui relève la tête, après cette longue nuit de brouillard, après la honte et les compromissions, après le désespoir et l’incertitude, comment considérer ces 177 hommes comme un simple détail ? Leur sang, leur sens de l’honneur et du devoir vaudrait-il moins que celui, courageux, indescriptiblement exemplaire pour nous, aujourd’hui, qui sommes nés à l’écart des guerres modernes, qui n’avons connu que la Paix, que l’Europe enfin réunie, de tous ces autres hommes et femmes, d’ici, d’Amérique, de la France coloniale, de l’URSS où d’ailleurs, dans l’ombre ou au grand jour, et qui ont pris leurs responsabilités d’humain et ont su dire NON ?
Il n’est pas de mon propos de mettre en balance le courage et l’abnégation des uns face à celle des autres : Les “justes” le sont et le seront, quelques soient les époques, quelques soient les moeurs et les rigueurs du temps, à tout jamais. Ces 177 hommes-là ne méritent pas plus qu’on parle d’eux que tous ces millions d’autres.
Ces hommes-là ne le méritent pas moins !
6 juin, 2009 à 8:29
J’aurai une pensée pour eux. Ils sont pour moi aussi un symbole très important et j’en parle toujours à mes enfants. Comme des résistants de l’intérieur, les vrais. Dans notre famille, y a de tout : collabo, résistant, communiste revenu d’un camp pour mourir ici et pusi aussi des qui n’ont rien fait, ni dans un sens ni dans l’autre. En même temps, ce week-end, je leur parle de paix et d’espoir qu’un jour nous construirons une Europe pertinente qui pourra garantir la paix.
6 juin, 2009 à 8:49
Il est encore vivant et d’année en année les souvenirs lui reviennent en détail sur cette guerre.
Il écrit ses mémoires depuis 2 ans et j’ai moi-même déchiffré le journal que tenait ma grand-mère, sa mère entre 39 et 42, l’année de sa mort.
Elle n’a pas connu la libération.
Lui oui.
Ils ont connu l’exode sur les routes, le retournement de veste de Pétain, l’incertitude, le départ du Nord de la France avec une voiture chargée à bloc, laissant derrière eux leur maison aux allemands, les routes débordantes de gens affolés, ne voulant pas connaitre le joug de “l’ennemi”, les villages traversés où le moindre quignon de pain valait uen fortune, le marché Noir, les enfants affamés et l’arrivée en Normandie , se croyant à l’abri dans une masure louée à prix d’or où ils s’entassaient à 9.
Un matin, ce furent les bombes qui les réveillèrent. Avranches, en feu et flammes, dévastée. Mon père n’en revient toujours pas d’avoir échappé à ce déluge de feu.
Alors, du haut de ses tout juste 18 ans, malgré les pleurs de sa mère , il veut s’engager.
Il va rejoindre un contingent par la mer.
Son cousin, à bord d’un vieux tacot, vient le chercher en pleine nuit.
C’est un vieux tacot essoufflé qui cahote vers le port. et qui rend l’âme à 10 kilomètres du but.
Qu’à cela ne tienne, il ira.. Il marche, court presque.
Arrête un autre vieux tacot, conjure le conducteur.
Et arrive pour voir le bateau qu’il voulait prendre s’éloigner du quai.
Ce même navire qui sera coulé à vue un peu plus tard.
Il a eu de la chance mon père, tellement qu’il se sent presque coupable.
Il revient et veut s’engager dans la résistance.
Mais voilà, sa mère meurt d’épuisement. Son père est resté dans le Nord . Il est l’aîné de 7 enfants dont le dernier a tout juste 3 ans.
Le devoir mais sans aucune incertitude de savoir qu’il veut une France Libre, il dégote un vieux poste de radio.
Il sait que De Gaulle est à Londres, ne comprend pas les messages codés. Et espère, aide comme il le peut les résistants.
Le 6 juin, il nous raconte qu’il a hurlé de joie comme jamais dans sa vie.
Je brûle de lire tous les détails de sa vie à cette époque comme j’ai dévoré le journal de ma grand-mère, passionnaria dans l’âme, morte trop jeune.
A tous ceux et celles qui d’une manière ou d’une autre ont participé à la libération, résistants dans l’âme, avec une foi jamais vacillante, je les salue et les remercie.
6 juin, 2009 à 15:35
N’oublions pas non plus tout les tirailleurs, les spahis, les goumiers et autres peuples des colonies notamment du pacifique, caraïbe, lointaines de la métropole qui sont venu mourir pour la patrie qui leur seraient reconnaissante leur avait on dit.
Pensons à tous ceux qui sont tombé pour que nous vivions en paix. Paix si fragile…….
6 juin, 2009 à 16:59
Paix ?
On en causera aux gamins mutilés à travers l’hémisphère sud… Pour qu’un seul vive en paix… 9 en crèvent…
Le meilleur hommage que nous pourrions surement rendre à ces hommes aujourd’hui, c’est peut être de puiser dans leur exemple la force de prendre des positions ce jour, dans nos vies… Se dire que le débarquement n’est certainement pas fini et que c’est un leurre de croire qu’il n’y aura plus de plages à prendre
On enterre le Gaullisme sociale et patriote, on réveille le Bonapartisme Empirique et vendu aux financiers privés…
Ce n’est plus l’occupation certes et pourtant… collabos, résistants, passifs si on regarde un peu mieux…
Cette guerre vieille de trois siècles et qui ne dis pas son nom est la cause de toutes nos conséquences… y compris les choix des 177.
Et à ceux qui pensent en me lisant que je mélange tout, je répond simplement :
C’est un cycle… de la bastille au débarquement, de la commune aux asturies, de l’internationale Barcelone 1936 aux faucheurs d’OGM et alter mondialistes de 2009… Il est des moments où nous n’aurons plus le choix…
Alors avant que les situations se détériorent au point de devoir redevenir des soldats, n’avons nous pas chacun une ou des cartes en main à jouer, ici ? Maintenant ?
Ceci serait le plus bel hommage et le solde des comptes à tous ceux qui sont devenus soldat en rêvant qu’après eux il n’y aurait plus besoin de soldats
Il y 65 ans demain à ouistrham, ou plus proches, ailleurs…
bozz l’impraticable :p
6 juin, 2009 à 23:38
Beaucoup de réflexion de ma part, suite à ce texte, écrit sur l’instant… Je n’ai pas envie de m’arrêter là. Un vétéran français a dit qu’il craignait que l’oubli ne s’installe, quand ils seront tous partis.
A nous, leurs enfants, de faire en sorte que cela n’arrive pas. A nous de reprendre le flambeau, à nous de faire ce nécessaire travail de mémoire.
Je sais maintenant ce que va devenir ce blog. Il comptera en plus de celui-ci 177 articles au moins. Je rassemblerai ce que je pourrai trouver, le temps d’obtenir les autorisations de publier des extraits du livre de mon père, de celui de Bolloré, ceux de Chauvet, celui de Naurois, celui de Kieffer… Le temps de me mettre en relation avec les familles.
Merci à Eric qui va m’y aider. Merci à ceux qui vont lire, et qui feront en sorte que ce travail de mémoire soit utile.
7 juin, 2009 à 10:33
Ces héros qui ne se racontent pas…
Je voulais juste dire que ces héros là, disent eux-mêmes qu’ils n’ont fait que leur devoir, qu’ils ont fait le choix de leur vie et que c’était en l’occurence de défendre leur pays de “l’envahisseur”… Ils ont fait ce qu’ils avaient à faire… Ils ont choisi de rester dans l’ombre, ils ont vécu tout cela, gardé leurs souvenirs intacts, ils n’ont pas fait cela pour de la reconnaissance ou quoi que ce soit d’autre, ils ont refusé leurs médailles. pour la plupart d’entre eux. Papa a toujours dit que sa naissance n’était pas la 30 mars 1923 mais le 6 juin 1944, alors je pense qu’il faut respecter tout cela, transmettons leur histoire à nos enfants qui la transmettront à leurs enfants et ainsi ira la vie, nous ne pourrons pas leur rendre ce qu’ils n’ont pas eu, alors gardons-les dans nos coeurs, moi aussi tout le cinéma qu’ils font avec leurs commémorations me met hors de moi. Alors je préfère me rappeler d’eux en lisant leurs témoignages et en écoutant leurs récits à eux… Le livre de papa est MON trésor… Pour moi le commando Kieffer restera l’histoire de mon papa et de ses camarades… Ils resteront mes héros à moi et tant pis si, autour les autres ne comprennent rien, moi j’aurai toujours un pincement au coeur en relatant leur histoire… Mais Barbara, laissons-les, ces soldats et héros de l’ombre qui nous ont permi d’être là aujourd’hui, qui se retrouvaient Tous les 6 juin (pas seulement tous les 5 ou 10 ans.) entre-eux, qui ont créé leur musée à Ouistreham, propre à eux-mêmes, loin de toutes ces commémorations en grandes pompes… Laissons-les être ce qu’ils ont toujours été fiers d’être….
De simples HOMMES.
Laure Goujon.
7 juin, 2009 à 22:09
Au lendemain de la commémoration du jour J, de l’autre côté de l’atlantique je découvre vos messages.
Tout comme j’ai découvert ceux de chez nous qui chuchottaient leurs souvenirs il y a quelques années.
Les québécois se souviennent aussi de ceux qui ont disparus la-bas, tous ceux qui y étaient et on marqué ce jour du début de la Liberté.
Chacun , de toute origine y a contribué …chacun a droit a un souvenir.
Les 177 francais….au même titre que les autres.
Les canadiens -francais , comme on appelait les miens a l’époque , y étaient pour la mère patrie, leur fierté et leur origine. Les américains, les britaniques et les canadiens anglais comme alliés.
Mais il est vrai , que le souvenir doit demeurer , surtout maintenant ….A regarder autour, sembles que personne n’est apprit de l’expérience
9 juin, 2009 à 22:00
Un très grand merci pour vos textes que j’ai pris grand plaisir à lire. Pas un plaisir au sens propre, mais au sens de l’intérêt d’apprendre quelque chose que je ne savais pas.
Moi étant née de l’autre coté de l’atlantique, nous avons nos propres histoires sur cette Guerre, Dieppe par exemple. Ma grand-mère me disait qu’elle avait caché des jeunes canadiens français sur sa terre à bois. Quelque uns se coupait le bon doigt, d’autres s’engageaient parce qu’ils le voulaient, mais beaucoup l’ont fait suite à la circonscription. On se souvenait que beaucoup de canadien anglais revenait, peu de canadien français. Les ordres étaient en anglais, les canadiens français ne parlaient que français… Je crois que ceux qui sont partis on compris l’importance du mot frère. J’imagine leur souvenir lorsqu’ils ont réalisé la souffrance que connaissaient la France et les pays limitrophes. Il fallait gagner, il fallait venir vous sauver.
Vivant maintenant sur le vieux continent, je comprends maintenant l’autre coté de la médaille.
Mes beaux parents ont connu cette Guerre. Mon beau père me parle de ce moment avec beaucoup d’émotion. Il fut le premier ptit gars de son village a avoir vu le premier “GI”. A 7 ils se sont levés et le premier l’a mis en joue aves son gros fusil. On sent que du haut de ses 14 ans, il aurait voulu en avoir plus afin de devenir un acteur et non un simple observateur. De sa façon à lui, il a aidé. Il a informé les américains que les Allemands avaient une batterie de l’autre coté de la Meuse. On lui a offert du chewing gum, du chocolat et de bonnes cigarettes américaines.
Il m’a parlé de ce “GI” héros qui a traversé la Meuse pour détruire cette batterie qui avaient fait tellement de dégâts les jours auparavant. Sa famille qui vivait proche d’un chemin de fer a du trouver asile dans le haut d’une grange, l’aurait soigné lorsqu’il revint de ce périple. Ils devaient habiter le plus loin du chemin de fer car trop dangereux pour les explosions, nous sommes presque à la frontière de la France… La Belgique qui était neutre.
Je l’ai toujours encouragé à écrire ses mémoires. Il ne l’a toujours pas fait. Vos textes me poussent à lui demander de les écrire. Ma belle-mère a un souvenir plus vers ses vieux allemands qui partaient au front en Russie. Les plus vieux étaient les plus gentils semble-t-il, les plus lucides. Ils n’avaient pas le choix de suivre car sinon… direction les camps, les prisons. Elle se souvient de les avoir vus donner leur montre, bijoux, argent avec adresse de leur femme et enfants laissé en Allemagne. Elle se souvient de les avoir vus pleurer qui demandait à son père d’envoyer tout cela à leur famille car ils n’allaient sûrement jamais revenir.
C’est important de se souvenir.
Sur les plaques des voitures au Québec c’est écris ” Je me souviens” et nous en sommes fière.
Merci encore et je continuerai de venir vous lire.