C’est tout moi !

 
  • Accueil
  • > Archives pour octobre 2017

Sœurette 15 octobre, 2017

Classé dans : Non classé — Barbara @ 14:54

C’est pour toi que j’ai décidé d’écrire. Pour moi, c’est trop tard : la prescription, tout ça tout ça. Mais avant que je ne me livre, va falloir que tu me pardonnes deux-trois petites choses.

Déjà, de ne pas avoir parlé avant. Pardonne aussi à toutes celles qui comme moi se sont tues. C’est pas si facile, comme tu le sais.

Faudra me pardonner aussi, dans ce qui va suivre, s’il y a par moments quelques pointes d’humour. Je vais essayer d’éviter, mais c’est souvent chez moi un mécanisme d’autodéfense ; mais comme je n’ai pas l’intention de pourlécher ce texte, de revenir dessus pendant des heures, il est possible que quelques conneries m’échappent. Ça ne veut pas dire que je prends les choses à la légère, bien au contraire (même si je fais aussi de l’humour quand c’est pas grave, je te rassure).

Donc, je vais te parler à mon tour, ainsi que beaucoup d’autres le font (enfin) en ce moment. Parce que, pour toi, il est peut-être encore temps. Parce que ça te permettra de t’en remettre plus ou moins (on ne s’en remet jamais complètement, je crois) en moins de temps qu’il ne m’en a fallu, à moi qui suis restée toute seule dans mon coin et dans mon silence. Parce que si ça se trouve, il y a plein de sœurettes qui vont lire ce qui suit et qui en tireront un mieux-être. Mais surtout parce que s’il n’y a que toi, et que ça t’aide, ça me suffit.

La première fois, j’avais huit ans.

J’étais en vacances chez des amis de mes parents, en région parisienne. Je m’étais fait des copains en bas de l’immeuble, qui vivaient dans la tour d’en face, notamment une fille de mon âge. Au moment de sortir, la première dehors allait chercher l’autre dans sa tour. Une fois, je suis arrivée chez elle. Elle était absente, il n’y avait que son grand frère (deux ou trois ans de plus que moi ? Je ne sais pas. La mémoire a parfois ce don de faire le flou sur les souvenirs pénibles). Je ne pourrai pas te raconter tous les détails, parce que justement, j’en ai effacés beaucoup. Une chose est sûre, c’est qu’il s’est jeté sur moi. Je me suis retrouvée à me débattre sous lui qui tentait de me doigter. Pardon, moi qui aime les périphrases, là, je n’ai pas envie d’en faire, et tant pis pour les bégueules qui seront choqués. J’ai senti son poids sur moi, ses doigts sur moi, mais pas en moi : sa sœur a fini par arriver et j’en ai profité pour me barrer. En me sentant sale, en me sentant coupable. De quoi ? Aucune idée. Coupable, ça c’est sûr. Tellement sûr que je n’en avais jamais parlé. Je ne l’ai fait qu’avec mon chéri, vendredi soir, quand je l’ai prévenu que j’allais rédiger cet article : je tenais à ce que mes enfants et lui sachent que j’allais parler avant de le découvrir au détour d’une publication facebook. Le reste de ce séjour est intégralement dans le brouillard. Est-ce que je suis retournée dehors, à jouer avec les copains ? Est-ce que je me suis cachée chez les amis de mes parents, terrorisée par les menaces que ce gamin avait réussi à me faire quand je me suis échappée ? C’est inscrit quelque part dans ce morceau de ma mémoire auquel je n’ai pas accès. Je ne me souviens pas de son nom, ni même de celui de la ville où je séjournais. Dommage, j’aurais bien voulu balancer…

La seconde fois, j’avais seize ans.

Là, c’est ma naïveté que j’ai accusée. Je vivais dans la Mayenne, et (allez-y, les machos, c’est le moment de dire que je l’ai bien cherché) je sortais beaucoup. A seize ans ? Ouais, à seize ans. Et toi, le cul serré qui me juge pour ça, j’t'emmerde à un point que t’imagines même pas. Je reviens à toi, sœurette. Quelques mois avant, j’avais eu un petit copain, et cet été-là, j’ai connu celui qui avait été son beau-père. Leur vie familiale était assez compliquée, toujours est-il que ce type, la cinquantaine, m’avait expliqué qu’il aurait voulu revoir ceux qu’il considérait comme ses enfants. Qu’il voulait reprendre contact avec eux, d’abord par écrit, mais qu’il ne savait pas trop s’y prendre avec les mots. J’avais accepté de l’aider à écrire sa lettre. Un soir, il me dit que ça le gène de faire ça au bar, que ce n’était pas le bon endroit pour ouvrir son cœur devant les copains de comptoir. Il m’a demandé de venir chez lui – c’était l’affaire d’une petite heure, a-t-il dit. Là aussi, j’ai accepté. Dans ma tête, il était rangé dans la catégorie des papas – inimaginable de devoir se méfier d’un papa, n’est-ce pas ? Je suis montée dans sa voiture. Une fois garés devant chez lui, où j’étais déjà venue avec plusieurs copains-copines passer une soirée bien sympa et surtout très sage, au lieu de sortir de sa voiture, il met sa main sur ma cuisse. Me dit qu’il a envie de moi. J’ai répondu que moi, non, et que je voulais qu’il me ramène en ville, genre tout de suite. Le ton est monté. Je me suis extirpée de la voiture et je suis partie en courant. S’en est suivi une course-poursuite nocturne qui a duré, pour moi une éternité, mais en réalité, je dirais, une heure ? Deux, peut-être. En pleine campagne, la peur au ventre. Un moment, il a réussi à me rattraper. Sa voiture était passée plusieurs fois, j’avais à chaque fois eu le temps de me cacher dans le fossé. Il roulait la vitre ouverte, en criant, parfois des paroles gentilles, parfois des menaces, y compris de mort. Cette fois-là, après m’avoir dépassée, plutôt que de faire demi-tour, il s’était caché derrière une rangée d’arbres. Quand il m’a attrapée, je suis parvenue à lui envoyer un solide coup de genou dans les burnes – et tu peux pas savoir c’était jouissif, aussi bien à ce moment précis que maintenant, quand je l’écris. Je me suis échappée de nouveau, et cette fois, il ne m’a pas rejointe. Je ne savais pas du tout où j’étais, mais je me guidais à la vague lueur orangée qu’émettait la ville de Craon (et pour une fois, la pollution lumineuse a eu du bon). J’ai fini par arriver devant la boîte de nuit où j’allais chaque week-end. Des copains étaient sur le parking, ils m’ont ramenée chez moi.

Est-ce que j’en ai parlé ? Non. Pas parce que j’avais honte (sauf d’avoir été aussi crédule). Mon père, personnage sanguin, avait fait plusieurs infarctus. J’avais peur qu’en apprenant la vérité, il n’aille chercher le type pour le tuer, et que ces émotions ne le tuent, lui. Donc, je n’ai rien dit. J’ai croisé le gars, qui a essayé de me menacer pour s’assurer de mon silence. Ma réponse a été, en résumé « ne t’approche plus jamais de moi, sinon je te crève ». Me taire a été frustrant, mais le menacer m’a fait du bien. Tout comme la lueur de peur au fond de ses yeux, quand il m’a crue.

La troisième fois, j’avais dix-sept ans.

Là, j’ai carrément fait un blocage. J’ai mis des années à comprendre que c’était un viol. Là non plus, je n’en ai pas parlé.

Je sortais (sortir-coucher) avec lui – et en plus, c’était un mauvais garçon, ouh, la sale chouineuse qu’a rien fait qu’à mériter ce qui lui est arrivé ! Toujours dans la Mayenne. Le soir, on aimait bien ce bar où on jouait à la belote (ne me juge pas sur la belote, ça peut être très sympa). Pour aller aux toilettes, il fallait traverser la salle de billard, aller au fond du jardin : la porte des toilettes était dans une autre partie du bâtiment. Depuis le bar, on ne pouvait absolument pas savoir ce qui se passait dehors. J’étais donc aux toilettes, et quand j’ai ouvert la porte, je suis tombée nez à nez avec mon copain du moment. Tiens, lui, je me souviens de son nom : Olivier Journeaux. Je balance, on ne sait jamais, il n’y aura prescription que dans un an…

Il n’était pas seul : deux potes à lui étaient là aussi. Du genre bien dégueulasse physiquement, du genre avec qui je ne serais pas sortie pour tout l’or du monde. Là, il me dit qu’il veut baiser (sic). Je me tenais toujours dans l’encadrement de cette foutue porte, ils me barraient le passage, à eux trois. Je lui dis que non, là, de suite, je n’ai pas envie, et encore moins dans les chiottes, et encore moins avec ses deux copains, juste à côté, qui se seraient rincé l’oreille à défaut de l’œil. Sa réponse ? Soit avec lui, soit avec eux trois. J’ai été aussitôt envahie d’une vague d’un froid mortel. Mon cerveau s’est mis à carburer à toute allure. J’ai calculé si j’avais une chance de m’échapper. Réponse : non. J’ai calculé si j’avais une chance d’être entendue en me mettant à hurler. Réponse : non. Alors, j’ai compris que j’allais y passer. Et quitte à y passer, autant que ce soit avec un seul, avec lequel j’avais déjà couché, plutôt qu’avec les trois. Donc, j’y suis passée, effectivement. Non sans me demander tout le long si au bout du compte il n’allait pas me livrer à ses potes quand il aurait fini. Ils étaient toujours derrière la porte, je les entendais. Fred et Paco, tiens, je les balance aussi, ceux-là.

On a fini par ressortir de ces toilettes. Sous les quolibets graveleux de ses copains. Dans ce désastre, je voulais conserver un peu, un tout petit peu, de dignité, et je ne suis pas partie tout de suite du bar. J’ai levé le menton, fièrement, et je suis restée une petite heure de plus. Je ne savais pas à ce moment-là que la séance qui m’avait été imposée m’avait laissé autour des yeux les marques noires d’un raton-laveur, le « dégel deds amants » dont parle Gréco dans « jolie môme ».  Je n’ai appris que bien plus tard que tous ceux qui étaient présents ce soir-là, en voyant les dégoulinures de mon maquillage, en avaient conclu que je m’étais envoyée volontairement les trois mecs dans les chiottes. Autant pour la dignité de celle qui avait voulu jouer au brave petit soldat. Toujours par souci de la santé de mon père, mais aussi parce que j’avais tellement honte, je n’ai rien dit non plus.

Maintenant, ça va. Enfin, disons que j’ai réussi à me reconstruire, même s’il m’en reste quelque chose. J’y repense assez régulièrement, mais je dirais que dans l’ensemble, ça va. Mais ça a été long. Une vingtaine d’années, quelque chose comme ça.

Sœurette, si tu te sens concernée par ce que tu viens de lire, sache tout d’abord que je suis sincèrement désolée pour toi. Du fond du cœur. Parce que, si je ne connais pas les circonstances de ce que tu as subi, je sais en revanche une chose : tu n’as pas mérité ça. Personne ne le mérite. Jamais. Personne ne mérite d’être considéré comme un objet qu’on utilise en se foutant royalement de son avis – en partant du principe que cet objet n’a pas d’avis à avoir.

Tu. N’as. Pas. Mérité. Ça.

Tu n’y es pour rien. Tu n’as pas à en avoir honte. Jamais.

Je ne vais pas t’exhorter à prendre la parole : c’est ton choix. Ton choix, à toi seule. Je ne vaudrais, quelque part, pas mieux que celui que tu as subi si je cherchais aussi à t’imposer ce choix de parler. Ce devoir de parler. Je n’ai qu’un droit, dans ce domaine, c’est celui de t’expliquer pourquoi, moi, je le fais enfin. Je le vois même, en ce qui me concerne, comme un devoir. Parce que si je t’aide à comprendre que tu es innocente, parce que si je t’aide à te sentir mieux plus vite, je n’avais plus le droit de me taire. Parce que je me sais assez forte pour le faire publiquement. Parce que la honte doit changer de camp. Parce que, même si dans les trois histoires que je viens de relater, il y en a deux où, régulièrement, qui entrent dans les cas typiques où on essaie de rejeter la faute sur la victime, c’est de la connerie, de la merde en barre. Parce que même si je décidais, demain, d’aller danser à poil dans la rue, pour autant ça n’autoriserait personne, personne, à me sauter dessus (sauf la police, pour exhibitionnisme).

Tu as le droit de ne pas vouloir parler. C’est dommage, parce que ça procède de sentiment de honte que nous ne devrions jamais ressentir, mais tu en as le droit. Mais si tu te sens prête à le faire, fais-le. Publiquement ou juste à ton entourage, ou en portant plainte.

Sœurette, on doit tout de même leur faire sacrément peur, pour qu’ils nous traitent comme ça depuis toujours, tu ne crois pas ? Nous sommes fortes. Toi et moi, et toutes les autres.

 

 
 

LE JARDIN DE L’AMITIE |
wildcatsworld |
wwwfodelinfo |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Infos du jour
| Mosaïque
| Les Roses de l'Unité contre...