C’est tout moi !

 

Flessingue : le débarquement oublié 26 mai, 2014

Classé dans : Le Commando Kieffer — Barbara @ 14:42

(Illustrations : photos et plan, à venir)

Publié dans le n° 1355 de « Cols Bleus », du 30 novembre 1974

Chaque année, pour nous, les survivants du Commando Kieffer, la Toussaint évoque autre chose que l’odeur fade des chrysanthèmes et la grande paix des cimetières.

La Toussaint pour nous a l’odeur de la poudre et les morts auxquels nous pensons étaient nos camarades français et anglais tombés à l’ennemi au cours du débarquement de Flessingue le 1er novembre 1944.

Combien de Français savent où se trouve Flessingue ? En tout cas, personne ou presque dans notre pays ne sait que des Français sont morts au combat dans ce petit port hollandais de l’île de Walcheren, pour que vive la Hollande et que le monde soit libéré de la contrainte nazie.

Pourtant, l’histoire se répétait car en en 1940, les derniers soldats à combattre à Flessingue étaient français !

La presse n’a jamais parlé du débarquement de Flessingue, c’est une lacune qu’il faut combler, et c’est la raison de mon article, je le dois à mes camarades français et britanniques du N°4 Commando, morts ou vivants.

Les raisons d’une action :

« Messieurs, votre mission est de prendre Walcheren ».

Ils sont là, une vingtaine d’officiers, à fixer la carte du nord de l’Europe que vient de dévoiler d’un geste un peu théâtral un colosse à moustaches rousses, au col orné du drap rouge des officiers supérieurs : le brigadier général B.W. Leicester, commandant la 4ème brigade de commandos.

Dans la baraque de commandement de ce camp secret d’entraînement en Belgique, il ne fait pas froid, malgré l’humidité qui suinte des planches disjointes. Lentement, une fumée bleuâtre à odeur de cigarette anglaise envahit la pièce. « Nous sommes aujourd’hui le 18 octobre 1944. Le 1er novembre au plus tard, l’île devra être tombée, il faut prendre Walcheren sans quoi la situation risque de devenir tragique ».

Tragique, sans l’être tout à fait, la situation de l’avance alliée vers le centre de l’Allemagne risque de devenir très vite dramatique. Depuis le 6 juin, les blindés alliés se sont enfoncés au cœur du dispositif ennemi.

Jour et nuit, l’essence a brûlé dans les moteurs ; les obus, les balles, ont été dévorés par les canons, les fusils, les mitrailleuses ; les vivres ont nourri les soldats, les populations libérées.

Jour et nuit, les « Liberty ships » ont amené ce ravitaillement indispensable dans les ports à grande capacité ; ils sont maintenant loin, trop loin derrière les lignes et les interminables files de camions de l’infernal « Red Ball » ne suffisent plus à alimenter le monstre dévorant que constitue l’armée alliée en campagne.

Pour continuer la guerre, il faut aux Alliés un grand port sur la mer du Nord. Anvers est libérée, ses installations sont intactes, mais Anvers sans Walcheren est inutilisable ; c’est l’île qui commande l’embouchure de la Scheld, qui conduit au port d’Anvers. Ses redoutables batteries tiennent sous leur feu tout navire qui tenterait de forcer leur passage.

L’opération d’Arnhem « Market Garden » inspirée par Montgomery et qui devait permettre une percée directe au cœur de la Ruhr, aurait peut-être rendu inutile une opération sur Walcheren.

Hélas, ce fut un échec sanglant, et l’une après l’autre, l’élite des divisions aéroportées britanniques, américaines et polonaises viennent s’engloutir dans le « chaudron des sorcières ».

Échec à la R.A.F.

Le 4 octobre, des bombardiers lourds de la R.A.F. ouvrent à la bombe une brèche dans les digues de Walcheren près de Westkapelle.

Le 7 octobre, deux nouvelles brèches sont ouvertes dans les digues. La mer se rue par ces ouvertures dans le centre de l’île.

Ces deux attaques n’ont malheureusement pas entamé le potentiel défensif allemand. Leur réseau de fortifications est édifié sur les parties hautes de Walcheren et la ville de Flessingue, clef du système, est à peine touchée par les eaux ; par contre, les bombardements ont fait de nombreuses victimes parmi la population civile.

Tout cela, le général Leicester le sait.

« Je ne peux vous dire qu’une seule chose, ajoute-t-il, ce sera très dur. Je dispose d’une brigade de Royal Marines Commandos composée des commandos N° 41, 47 et 48, renforcés d’une troupe belge et d’une troupe norvégienne du commando N°10 interallié.

A la pointe du dispositif d’assaut, j’ai placé le commando franco-britannique N°4, lui-même renforcé d’une section de génie, d’un escadron de LVT (véhicules amphibies), d’un groupe d’observateurs d’artillerie et d’une section sanitaire. Moyens de transport à pied d’œuvre : 20 barges d’assaut (LCA).

L’ennemi dispose de 9.000 hommes environ, dont 3.000 dans la seule ville de Flessingue, vous combattrez donc à un contre cinq. L’opération portera le nom de code « Infatuate ». C’est tout, au-revoir messieurs et bonne chasse ! ».

31 octobre, 20 heures

Un groupe d’ombres, de fantômes, presque, se glisse sous une pluie battante dans le petit port hollandais de Breskens sur la côte belge. Le blackout est total, aucune lumière ne brille au milieu des ruines. Quelques heures plus tôt, on se battait encore là, pour réduire une poche de résistance et nous procurer une base de départ.

De temps à autre, un juron étouffé, en français, jaillit de la petite troupe ; un des 200 hommes du Commando Kieffer vient de trébucher sur un pavé arraché, une boîte à munitions, une arme abandonnée, ou un cadavre allemand, tristes épaves du combat acharné de la veille.

Après le débarquement du 6 juin et la campagne de Normandie, 90 jours de durs combats, nous voici donc, une fois de plus, engagés.

Nous savons ce qui nous attend, Kieffer, notre « pacha », comme à son habitude, ne nous a pas mâché ses mots : « il ne s’agit pas seulement de prendre pied, comme en France, c’est un véritable raid de commandos, et le plus dur travail commencera après le débarquement, il vous faudra détruire toutes les installations ennemies, et au pas de course ! C’est bien le travail même pour lequel vous avez été entraînés. Je compte sur vous ».

20 heures 10

L’ensemble de la brigade s’installe tant bien que mal dans les ruines de Breskens pour y passer la nuit en attendant l’heure H. Avec nous, un Hollandais silencieux et grave, le capitaine Nahuijs, inspecteur de la police de Flessingue qui, sur les ordres de la résistance hollandaise, s’est échappé de sa ville et nous a rejoints afin de nous servir de guide. A cet homme courageux dont les renseignements inestimables ont sauvé un grand nombre d’entre nous, nous devons un grand merci.

20 heures 15

Nos LVT viennent de mouiller dans le port. Mais ce mouvement n’est pas passé inaperçu et les batteries allemandes ouvrent aussitôt un feu violent. Heureusement, leur tir est imprécis et la flottille s’en tire sans grand dommage. Le tir ne dure pas.

20 heures 45

Branle-bas. Beaucoup d’entre nous l’attendaient avec impatience car nous n’avons guère dormi. Il fait froid, mais la pluie a enfin cessé. D’épais lambeaux de brume voilent les obstacles et les fantômes que nous sommes se glissent dans cette nuit de Toussaint…

3 heures 10

Lentement, par sections, nous embarquons silencieusement dans nos barges d’assaut. Chacun vérifie avec soin le bon fonctionnement des armes dont, tout à l’heure, notre vie dépendra.

Les ordres se donnent à voix basse. Nous apprenons sans plaisir qu’en raison d’une mauvaise visibilité la R.A.F ne pourra pas nous soutenir à Flessingue…

4 heures 30

Nous quittons Breskens sans regrets superflus, au moment précis où le tir de préparation se déchaîne. En face, les arrivées torturent la ville de Flessingue. La terre que nous quittons est soulignée d’une mouvante lueur rouge. Presque aussitôt des incendies s’allument sur notre objectif, le port se dessine, et droit devant, notre amer, ce bon vieux Moulin d’Orange : ses grandes ailes noires, bloquées sur fond d’écarlate !

Il ne reste plus qu’à croiser au large en attendant que le tir s’allonge. L’une de nos barges en avance sur l’horaire est traversée par un obus qui la transperce de part en part sans exploser !

Comme toujours, je suis angoissé par la crainte de ce que nous allons trouver à l’arrivée. Mais je sais que dès que j’aurai posé le pied à terre, cette angoisse disparaîtra et que je serai tellement occupé que je n’aurai plus le temps d’avoir peur !

5 heures 45 : l’assaut

La première barge qui touche est l’embarcation du capitaine anglais Rewcastle, juste en face d’un blockhaus qui est réduit en quelques minutes sans que l’ennemi bousculé ait pu tirer un seul obus.

Une seconde barge touche bientôt, évitant de justesse les obstacles immergés et les piques surmontées d’obus de 105 piégés.

A peine a-t-elle déversé son chargement humain qu’un tir violent nous arrive du promontoire de Brighton, armes automatiques et canons de 20 mm à tir rapide.

6 heures

Notre barge touche à son tour, le contact est dur. Au pas de course, nous sautons le premier obstacle : une rangée de pieux acérés de la hauteur d’un homme. Nous sommes sur la digue. Les Anglais ont déjà fait sauter les barbelés. Sur la gauche, à genoux dans la boue, une bonne trentaine d’Allemands lèvent désespérément les mains.

L’ennemi réagit vigoureusement, Uncle Beach où nous sommes est soumise à un feu intense et meurtrier. Les conditions de débarquement deviennent très vite infernales. L’une des barges de la troupe 4 qui porte les mortiers de quatre pouces et les appareils radio des observateurs d’artillerie est touchée et coule dans deux mètres d’eau !

Malgré de lourdes pertes, les survivants tentent de sauver une partie de ce matériel qui nous fera cruellement défaut par la suite.

6 heures 15

Toutes les sections sont à pied d’œuvre, le travail sérieux va commencer. Les Allemands se défendent maintenant avec acharnement et pour gagner quelques mètres, nous entamons de difficiles combats qui se terminent souvent par de furieux corps-à-corps.

Une section de la troupe 1, capitaine anglais Thornburn, nettoie la jetée du Moulin d’Orange, capture une casemate armée d’un 75 et s’établit en couverture le long de la rue d’Orange.

Une seconde section investit la caserne de l’arsenal, elle est inoccupée. Tous les points de résistance alentour sont alors nettoyées et la troupe 1 s’installe face au promontoire de Brighton afin de contrebattre le tir sur le secteur d’Uncle Beach, point du débarquement.

La troupe 2, capitaine anglais Wilson, oblique vers la droite dès son débarquement le long de la jetée du Moulin d’Orange. Elle est très vite stoppée par une casemate armée d’un canon de 50. Assaut classique : section 1 couvrant section 2. La position est enlevée dans la foulée et la pièce est retournée contre le secteur de Falmouth afin de soutenir l’avance du reste de la troupe qui doit s’emparer de sept points forts tout au long de la digue en direction de Falmouth.

6 heures 30 : le jour se lève

Les prisonniers affluent et sont dirigés vers le point de débarquement où l’équipe de démolition fait sauter les obstacles qui gênent la mise à terre des engins amphibies (LVT Alligators).

La troupe 2 qui utilise les canons capturés pour aider sa progression occupe bientôt les secteurs de Falmouth et de Troon, couvrant ainsi tout le flanc droit d’Uncle Beach, point de débarquement.

Les quatre autres troupes du commando n°4 sont sous les ordres de Philippe Kieffer, notre « pacha », ce sont les troupes 3, 4, 5 et 6. Elles ont reçu des ordres précis : sitôt à terre, foncer sur leurs objectifs respectifs par le plus court chemin, éviter la dispersion, accepter éventuellement les pertes causées par les tireurs d’élite embusqués sur le parcours. Ces consignes sont impératives, surtout pour la troupe 6 dont je fais partie et qui doit couper le plus vite possible tous contacts entre la haute et la basse ville en occupant le secteur de Bexhill sur une ligne qui part du coin Nord-Est du Spui de Binnenboozen pour aller rejoindre la cale de lancement du port de Flessingue, en passant par les chantiers de constructions navales.

Le major anglais Webb, à la tête de la troupe 3, se lance au pas de course à travers la tête de pont en direction de Seaford et atteint Bellamy Park. Dès lors, l’affaire se complique car l’ennemi tient sous son feu cet emplacement et rend de ce fait sa traversée très difficile. Une section de la troupe investit les immeubles avoisinant Bellamy Park côté sud-est et contrebat de ses mitrailleuses le tir ennemi qui vient de Brighton. La seconde section traverse Bellamy Park en direction des casernes de Hove. Malgré l’affaiblissement de son effectif, le major Webb donne l’assaut et réussit à enlever une partie de ses objectifs.

Le combat se déroule au corps-à-corps. Ordre est donné de tenir à tout prix les positions conquises.

Cinq minutes après, le capitaine Lofi à la tête de la troupe 5 quitte la tête de pont en direction d’Eastbourne. Il se heurte à une vive opposition, mais devant ces Français qui combattent furieusement, l’ennemi reflue vers Bexhill en laissant de nombreux morts et blessés sur le terrain. Un prisonnier déclare alors à Lofi que les casernes de Worthing sont tenues en force par plusieurs centaines d’hommes. Après quelques reconnaissances qui confirment le fait, Lofi décide d’investir les maisons avoisinantes afin de fixer l’ennemi sous un feu et d’établir une liaison avec la troupe 3 du major Webb.

La troupe 6, capitaine Guy Vourch’, qui a la mission la plus importante, doit recevoir l’appui de la troupe 4 (armes lourdes) au cours de son action sur Bexhill. Malheureusement, la 4 a perdu une bonne partie de son matériel et 50 %  de son effectif au cours du débarquement. Vourch’ décide de partir sans leur support, guidé par le capitaine Nahuijs. Nous arrivons bientôt sans opposition notable en vue du bureau central des postes où est retranchée une partie des forces ennemies refoulées du secteur d’Eastbourne par la troupe de Lofi.

La première section, à laquelle j’appartiens, sous les ordres du lieutenant Senée, donne l’assaut à la grenade défensive ; nous faisons une cinquantaine de prisonniers.

Un groupe d’Allemands continue de tirer du premier étage ; la question est vite réglée : un ordre bref du second maître Lanternier, quelques commandos sur le toit, des grenades balancées à bout de bras, et la résistance cesse ! Nous reprenons la progression.

9 heures

La troupe 6, après avoir nettoyé quelques points forts, s’installe dans le secteur de Bexhill afin de barrer la route à d’éventuels renforts en provenance de la ville haute. La troupe 4, ou plutôt ce qu’il en reste, nous a rejoints et installe ses mortiers.

La plupart des objectifs sont atteints et le débarquement du reste de la brigade se poursuit sans trop de problèmes.

Toute la journée, la progression vers l’intérieur de l’île se poursuit, la résistance allemande faiblit, jusqu’à la nuit où l’ennemi semble se ressaisir.

19 heures

Deux compagnies allemandes tentent de nous déloger de la maison d’un dentiste où nous sommes solidement retranchés. Après quelques pertes, nous stoppons leurs vagues d’assaut par un tir meurtrier.

19 heures 30

Soudain, les Allemands cessent de tirer et nous les voyons se livrer à d’inquiétants préparatifs. Ils mettent en batterie deux engins sur roues, que nous n’arrivons pas à identifier. Ce n’est que lorsqu’un immense jet de flammes illumine nos positions que nous comprenons : des lance-flammes géants ! Le quartier maître chef Gadou, tireur d’élite, bondit sur son fusil, grimpe sous le toit, se poste à une lucarne et posément, comme au stand, abat les servants des dangereux engins, les uns après les autres !

Toute la nuit, les Allemands vont essayer de nous griller, mais à chaque fois, les claquements secs du « Emfield » de Gadou nous rassurent quant à l’inutilité de leurs efforts. Au matin, lorsque le jour se lève enfin, nous récupérons un de ces fameux lance-flammes, tout autour, des cadavres allemands et des armes diverses jonchent les rues.

2 novembre

Nous enlevons les derniers points forts après de durs combats et c’est à la troupe 5 de Lofi que revient l’honneur de prendre le dernier blockhaus de Flessingue.

Cependant, sporadiquement, les combats se poursuivent. En quelques jours, toute l’île est occupée à l’exception de Vrouverpolder et c’est au commando n° 4 réduit à 400 hommes que l’on demande de porter le coup final.

Nous préparons l’opération dans la nuit du 7 au 8 et au petit jour, c’est l’assaut. L’ennemi se rend après trois heures de lutte. Tout est terminé.

La quatrième brigade de commandos a perdu 35 officiers et 368 sous-officiers et soldats, tués ou blessés, huit batteries ennemies de quatre canons de 150 mm ont été détruites. Nous avons fait des milliers de prisonniers et un énorme matériel a été anéanti ou capturé. Anvers est vraiment libre !

Une semaine plus tard, les navires alliés pénétraient dans le grand port belge et l’offensive victorieuse pouvait mener nos troupes au cœur de l’Allemagne.

René Goujon
1ère section
Troupe 6 n° 4 commando

Citation décernée au 1er bataillon de fusilliers commandos

« Magnifique unité détachée au 4ème commando, sous les ordres du capitaine de corvette Kieffer, a participé le 1er novembre 1944 après un débarquement par surprise, à l’assaut du port de Flessingue (île de Walcheren) qui a été conquis de haute lutte en moins de sept heures, en dépit de la résistance acharnée d’un ennemi fortement retranché et au moins trois fois supérieur en nombre.

A ensuite participé à l’attaque générale de l’île, mettant fin, le septième jour, à toute résistance organisée et obtenant la reddition d’un colonel allemand, de trente-cinq officiers et de quinze-cents hommes.

Ce brillant fait d’armes a été relaté par le haut commandement allié comme l’un des plus braves et des plus audacieux de la guerre ».

Cette citation était la quatrième que notre unité récoltait depuis sa création en 1941.

 

 
 

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