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Chapitre 2 – Les Appelés 20 décembre, 2012

Classé dans : La quête d'Erwann — Barbara @ 14:01

En cette dernière année du siècle, le jour du printemps, férié pour tout le Berceau, fut énoncée sur la place du lavoir la liste des jeunes gens pouvant passer les épreuves de la Recherche. Cette fois, les garçons de quinze à dix-huit ans étaient au nombre de cent-vingt-trois. En entendant les noms des candidats, bien que sachant déjà qu’ils étaient concernés, les mères – et les amoureuses – ne purent retenir des soupirs : ne serait-ce pas une tentation trop grande pour leurs fils – ou leurs fiancés ? Lequel serait banni ? Car l’Élu le serait forcément, puisque personne n’avait réussi…

Parmi les jeunes garçons, on pouvait percevoir de l’inquiétude, du rêve, une fierté un peu prématurée… Jamais d’indifférence, en tout cas. L’un d’eux, Erwann du Verseau (les habitants du Berceau ne s’embarrassaient pas de noms de famille, leur préférant le signe du zodiaque de chacun), arbora une expression de forte détermination : ce serait lui, l’Élu. Forcément. Il était prêt, et plus que persuadé que la Quête lui échoirait, et même qu’il parviendrait à la mener à bien. Ce n’était pas de l’orgueil : il avait souvent ce genre d’intuitions, si fortes et bien ancrées en lui que, plutôt que des certitudes, il les considérait plutôt comme du savoir. Il ne s’était encore jamais trompé. Jamais.

Le crieur public avait annoncé que les Appelés désirant participer aux épreuves devaient se rendre dans la maison commune pour s’inscrire. Sur les cent-vingt-trois Appelés, seul quarante-sept garçons le firent ; une preuve de plus, s’il en fallait, que l’espoir de réussite allait s’épuisant à chaque Appel. Cinq-cents ans auparavant, seuls quatre Appelés n’avaient pas tenté leur chance, ne s’estimant pas assez forts physiquement. Tout ceci était soigneusement consigné dans le grand registre de la Quête : le nombre d’Appelés, le nom des participants, le nom des Élus. Et en bas de chaque dernière page concernant la Quête en cours, une grande croix, symbole du néant, signe de l’échec. Au cours des derniers siècles, la liste de ceux qui refusaient de prendre part aux épreuves s’était tellement allongée que les raisons de leur refus n’étaient plus exposées.

Quand Erwann alla s’inscrire, Boswald se tenait juste devant lui : un garçon de seize ans, fort comme un bœuf, aussi prétentieux qu’un dresseur de dragons. Il clamait à qui voulait l’entendre – et c’était seulement le cas pour quelques donzelles qui se pâmaient d’envie devant sa musculature – qu’il serait l’Élu, quelles que soient les épreuves, et qu’il accomplirait la Quête, quelle qu’elle soit itou. Erwann ne put réprimer un sourire devant tant d’assurance : il n’avait jamais été notoire, contrairement à lui, que Boswald fît preuve de prescience. Il était vrai que sa force lui permettrait sans doute de surmonter certaines des neuf épreuves, mais si jamais quelques-unes venaient à nécessiter de l’intelligence, Boswald du Bélier avait perdu d’avance : son cerveau était bien loin d’être aussi musclé que ses bras…

L’inscription coûtait cinq Valeurs. Aucune monnaie n’avait cours, dans le Berceau. Quand on devait payer quelque chose, c’était à la communauté, jamais à un particulier, et le paiement s’effectuait en Valeurs : ‘on offrait au Berceau ce dont il avait besoin. La plupart du temps, c’étaient des journées de travail, mais cela pouvait être aussi un produit dont on était le facteur attitré : pain, chaussures, vêtements… Comme le Berceau n’avait d’autre contact avec l’extérieur que les Élus qui jamais ne revenaient, personne ne savait quoi que ce fût au sujet du Monde, et les habitants s’en trouvaient fort bien, d’où l’inutilité d’une monnaie.

Seul parmi les participants, l’Élu, évidemment, n’honorait pas cette dette de cinq Valeurs : le mois qui se déroulait avant son départ était exclusivement consacré à l’enseignement prodigué par un homme mystérieux. Celui-ci vivait beaucoup plus haut dans la montagne, et son savoir était indispensable pour se lancer dans la Quête. Mystérieux ? Dame, oui : les seuls à l’avoir vu étaient les Élus et, de même que pour le Monde, ce qu’ils en savaient se perdait dans l’exil.

Définir les relations entre le Berceau et l’Homme-Qui-Sait (ainsi était-il surnommé, faute de connaître son véritable nom) serait une tâche peu aisée. Il avait une autorité, une importance, une influence indéniables, sans pour autant s’être jamais mêlé à la vie du Berceau. Il était « au-dessus » : un peu comme une sorte de grand sage, de dieu vivant, mais pas tout à fait. En fait, l’on pouvait dire que c’était une… présence. La curiosité que ressentaient les participants tenaient également à ce mystère : tous avaient envie, outre la Quête, de faire la connaissance de l’Homme-Qui-Sait. Mais c’était un peu cher payé : il ne leur restait plus qu’à espérer que cela en valait la peine…

Une fois tous les participants inscrits, le maître de cérémonie – le doyen du Berceau – Aakon de la Vierge, exposa les règles de la Recherche. Cela faisait partie de la cérémonie, mais c’était en fait inutile, hormis la solennité que cela apportait, parce que les règles étaient gravées dans la mémoire commune du Berceau. Chaque participant faisait le serment de ne rien révéler sur la nature des épreuves, et trahir cette promesse ne leur serait pas davantage venu à l’esprit que l’envie de tuer leur propre mère.

 

5 Commentaires

  1.  
    Lélie
    Lélie écrit:

    Contente de pouvoir te lire enfin!
    Très belle description, j’ai vraiment l’impression de vivre les scènes.
    J’ai hâte de voir la suite!

  2.  
    Klem
    Klem écrit:

    Ici : « plus que persuadé que la Quête lui échouerait »
    Ce ne serait pas plutôt le verbe « échoir » ?
    Dans ce chapitre, je trouve les descriptions un peu trop « didactiques ». Il me semble qu’elles gagneraient à être intégrées dans le récit proprement dit. Mais j’avoue n’avoir jamais été très à l’aise avec cette valeur de l’imparfait.

  3.  
    Barbara
    Barbara écrit:

    Bouarf. Oui, c’est le verbe échoir. Je corrige ça, merci !

  4.  
    Vincent
    Vincent écrit:

    Barbara, encore un chapitre intéressant. J’aime beaucoup l’atmosphère qui se dégage et au fur et à mesure, on voit se dessiner l’univers sous ta plume. Concernant l’aspect didactique soulevé par Klem, je suis d’accord. Cela rend la lecture un peu rébarbative. J’imagine bien que tu dois « en passer par là » avant de passer aux choses sérieuses. Il y a une astuce que tu peux utiliser pour rendre la lecture plus agréable sans pour autant rogner sur les explications et description qui te semblent importante : la pause narrative. Par exemple, lorsque tu présentes Erwann ou dès lors qu’il vient attendre derrière Boswald tu peux dépeindre un évènement qui nous permettra de juger au mieux de leur rivalité. Cette analepse suffira aussi à démontrer tous les aspects négatifs de Boswald. Car, tel qu’il est décrit, il est trop stéréotypé. Il n’y a pas pire personnage que celui étant dénué de nuance. Rend le appréciable pour qu’on puisse mieux le détesté. Comme pour Erwann, pense par la suite à glisser quelques failles qui le rendra plus attachant. Vite, la suite et bon courage !

  5.  
    Barbara
    Barbara écrit:

    Je prends note de tout ceci, merci à toi. Hormis les fôtes, je modèlerai selon les conseils plus tard, quand j’aurai avancé (parce que mine de rien, j’ai fait comme qui dirait une pause pendant les fêtes + le rhume qui a suivi…).

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